Monde - Numéro du 10 mai 2019

La stratégie du « Far West » contre l’art du « jeu de go » ou quand la politique prime sur la macro-économie !

Alors que les tensions commerciales entre les États-Unis et la Chine semblaient s’apaiser depuis la mise en place d’un processus de négociation, M. Trump a relancé l’offensive en augmentant les tarifs douaniers de 10% à 25% sur 200 Mds de dollars de produits chinois déjà ciblés et en brandissant la menace d’une possible extension aux 325 Mds de dollars de produits importés restant et jusqu’ici exemptés. Sa réaction fait suite à un recul des négociateurs chinois sur des points d’accord que les États-Unis pensaient déjà avoir validé. L’approche américaine, fondée sur la confrontation et des rapports de force, s’est pour l’instant révélée inefficace à réduire le déficit commercial. Cette nouvelle tentative semble tout aussi vaine que la précédente et son partenaire le sait bien. La croissance américaine réside dans la « surconsommation » et dans sa dépendance à l’importation de produits électroniques pour lesquels la Chine se révèle incontournable, car plus compétitive. En réaction, l’Empire du Milieu s’est dit prêt à rehausser ses tarifs douaniers sur l’ensemble des produits américains importés et à faire intervenir sa Banque centrale pour soutenir massivement l’économie. Une politique d’assouplissement monétaire puissante (et de contournement) au service de l’État que le président américain endure difficilement. Les marchés actions l’ont bien compris, la surenchère tarifaire conduira inévitablement à des pertes mutuelles et à un affaiblissement de la croissance mondiale.

Outre-Atlantique, le S&P500 s’est replié de 2,8%, en Europe le SX5E a chuté de 3,7% et à Shanghai le CSI300 a dévissé de 4,7%. Les investisseurs se sont alors tournés vers les actifs moins risqués provoquant une baisse des rendements obligataires américains et allemands (le T-Note à dix ans a chuté de 8 points et le Bund de même échéance de 6 points). Les rendements obligataires italiens et espagnols ont en revanche enregistré un mouvement inverse avec des hausses respectives de 18 et 6 points. C’est l’habituelle fuite vers la qualité en période d’incertitude, mais aussi des doutes sur la pérennité du gouvernement Conte et de ses engagements budgétaires, tandis que la formation d’un gouvernement stable en Espagne n’est pas acquise et alimente le risque de dérapages budgétaires.

Sur le marché des changes, le regain d’aversion au risque a profité à l’euro qui s’apprécie de 0,5% face au dollar, tandis que le yuan chinois a perdu 1,3% de sa valeur. Le prix du pétrole est resté stable autour de 70 dollars le baril, l’effet « guerre commerciale » ayant été compensé par les nouvelles sanctions américaines sur l’Iran. La surenchère tarifaire survient dans un contexte où la croissance américaine a surpris à la hausse au premier trimestre (à 3,2% en variation trimestrielle annualisée), celle de la zone euro a relativement bien résisté au trou d’air industriel et l’économie chinoise donne à nouveau des signes d’un sursaut pouvant provoquer un effet d’entraînement. Ce regain de tensions entre les deux géants est dominé avant tout par des motivations politiques qui semblent prendre le pas sur la rationalité économique au risque d’un affaiblissement général de la croissance mondiale. Mais les Banques centrales veillent.

Éditorial

Banques centrales : seulement un scénario plus risqué ou une modification plus structurelle de la politique monétaire ?

En avril, le taux d’inflation dans la zone euro a atteint 1,7% sur un an, en accélération par rapport à 1,4% en mars. Y-a-t-il de quoi se réjouir ? L’inflation a-t-elle finalement redémarré ? Rien n’est moins sûr. Même si le taux d’inflation sous-jacente (hors composantes volatiles) a aussi augmenté de 0,8% en mars à 1,2% en avril, cela est principalement le fait du secteur des services, affectés par la saisonnalité des « forfaits vacances » qui cette année tombe en avril plutôt qu’en mars. Il s’agirait d’une remontée éphémère donc, et la très faible accélération des prix des biens industriels (de +0,1% à +0,2% sur un an) continue de signaler la faiblesse de l’inflation et l’incapacité des entreprises à reporter sur les prix l’accélération des coûts salariaux enregistrée depuis deux ans.

Cette faiblesse de l’inflation préoccupe et pas qu’en Europe. L’inflation sous-jacente aux États-Unis s’est arrêtée à 1,6% sur un an, et cela malgré une nouvelle accélération des salaires en mars (3,2%) et des créations d’emplois toujours dynamiques. Avec un taux de chômage à 3,6%, l’objectif en termes d’emploi de la Réserve fédérale est atteint, mais pas son objectif d’inflation.

Pour la BCE, qui n’a inscrit à son mandat qu’un objectif d’inflation, la situation est plus préoccupante, car le taux d’inflation sous-jacente n’a pas décollé de 1% depuis 2014 et est donc très éloigné de sa cible de 2%. Les anticipations d’inflation à long terme de marché (l’inflation à cinq ans dans cinq ans), qui avaient raccroché un niveau proche de la cible BCE fin 2017 (1,8%), n’ont eu de cesse de se replier depuis. Depuis le début 2019, elles ont accentué leur baisse et se situent aujourd’hui à un niveau inférieur à la moyenne de l’inflation depuis la crise (1,4%). Quant aux prévisions des professionnels, pour 63% d’entre eux l’inflation de long terme sera inférieure ou au mieux égale à 1,8% (ils n’étaient que 36% à le penser fin 2018, selon l’enquête Survey of Professional Forecasters menée par la BCE). Finalement la BCE avoue son échec et ne prévoit qu’un taux d’inflation de 1,6% à l’horizon 2021 (en baisse par rapport à sa prévision d’il y a six mois à 1,8%).

Certes, elle a aussi révisé à la baisse son scénario de croissance et a affirmé que de plus en plus de risques pèsent sur l’environnement international. Mais cela n’explique qu’en partie la prudence accrue qui a forgé ses dernières décisions de politique monétaire, notamment le maintien au moins jusqu’à fin 2019 du niveau actuel des taux directeurs. La circonspection de la BCE pourrait se justifier par des incertitudes non seulement sur le scénario macro-économique qui sert d’input à sa fonction de réaction, mais aussi sur la fonction de réaction elle-même. Bref, la BCE pourrait être en train de réfléchir plus structurellement à sa stratégie monétaire, à l’évaluation du poids à attribuer aux chiffres d’inflation et de croissance dans un contexte de taux structurellement bas.

Trois facteurs peuvent expliquer ce besoin de remise en question :

  • D’abord, la relation entre activité et inflation s’est atténuée, affaiblissant ainsi l’impact que la politique monétaire peut exercer sur l’inflation via la demande agrégée.
  • Ensuite, le décrochage avéré des anticipations d’inflation de sa cible peut impliquer une érosion de la crédibilité de la Banque centrale, facteur important pour son efficacité.
  • Enfin, le taux d’intérêt « naturel » (concept théorique pouvant être illustré par le taux de court terme sans risque) a baissé à un niveau très faible de façon persistante (vieillissement des populations, aversion au risque, ralentissement progrès technologique). Dans un régime de ciblage standard de l’inflation, cela réduit les marges de manoeuvre des Banques centrales pour redynamiser inflation et activité en cas de choc négatif sur la croissance.

Pour répondre à ces défis trois voies sont ouvertes : plus de politique monétaire non conventionnelle (pourvu qu’elle soit efficace et compatible avec les objectifs de stabilité financière) ; une modification de la cible d’inflation ; un régime de ciblage non-standard de l’inflation qui permettrait non seulement de tolérer, mais clairement de viser un dépassement temporaire de la cible. La dernière option serait une voie sûrement plus simple à pratiquer qu’une remontée de la cible d’inflation (qui demanderait un changement de statut et engendrerait une ferme opposition des pays les plus attachés à la stabilité des prix). Une voie indirecte, qui jouerait sur la modification des anticipations d’inflation qui, étant adaptatives, requièrent une inflation effective plus élevée. Pour cela, la Banque centrale devrait laisser le taux plus bas que sa fonction de réponse actuelle ne le suggère pour un même niveau d’activité et d’inflation.

Des voix se sont déjà élevées au sein du Conseil des gouverneurs pour une réflexion sur la révision de la stratégie et des outils de la BCE (notamment celle du gouverneur de la Banque centrale finlandaise). Le débat est beaucoup plus avancé aux États-Unis, où la Réserve fédérale a officiellement ouvert un processus de réflexion qui pourrait mener à une révision de sa stratégie dès la mi-2020.

Zone euro

Zone euro : une production industrielle pas si décevante que cela au mois de mars

UEM : production industrielle

Sources : Eurostat, Crédit Agricole S.A.

La production industrielle allemande a augmenté de 0,4% (hors énergie et construction) sur un mois en mars après un mois de recul et un autre d’atonie. Les biens de consommation (+1,1% sur le mois) et les biens intermédiaires (+0,4%) sont à l’origine de ce sursaut, tandis que les biens d’équipement ont stagné. En rythme annuel, la production industrielle continue de chuter (-2,2%), mais l’acquis de croissance sur le premier trimestre est moins défavorable (à -0,1%, contre -1,1% au trimestre précédent). Les commandes industrielles allemandes se sont également redressées (+0,6% sur le mois, contre -4% le mois précédent), notamment sous l’influence des commandes étrangères qui ont tiré la croissance globale, tandis que les commandes domestiques se sont montrées désavantageuses. Par secteur, c’est essentiellement l’industrie pharmaceutique qui s’est redressée, tandis que les machines et équipements, ainsi que l’industrie automobile n’ont pas montré de signes d’amélioration significative. En France, la production industrielle a chuté de 0,9% sur le mois et de 0,9% en rythme annuel. Ce sont les biens de consommation qui pèsent sur l’indice global, alors que les biens d’investissement progressent significativement. En Italie, la production industrielle a également été décevante en registrant une baisse de 0,9% sur le mois, portant ainsi la croissance du secteur à -1,4% en rythme annuel. Les évolutions du secteur sur ces trois pays suggèrent que la production industrielle dans la zone euro dans son ensemble pourrait reculer de 0,1% au mois de mars. Toutefois, dans chacun des pays, la production industrielle du premier trimestre s’avère meilleure que celle du trimestre précédent.

Notre opinion

L’amélioration de l’activité industrielle en zone euro demeure encore très modeste et il faudra sans doute attendre le second semestre pour voir apparaître les effets de l’accélération de la croissance américaine et le rebond de l’industrie chinoise qui devraient logiquement bénéficier à la demande adressée à la zone euro, si toutefois la surenchère tarifaire ne vient pas contrecarrer ce scénario par un effet récessif.

France : hausse des prévisions d’investissement dans l’industrie manufacturière en 2019

France : évolution annuelle de l'investissement en valeur dans l'industrie manufacturière

Sources : Insee, Crédit Agricole S.A.

D’après l’enquête Insee effectuée en avril 2019, les chefs d’entreprises de l’industrie manufacturière anticipent une hausse de 11% en valeur de leurs dépenses d’investissement en 2019 (après une stabilité en 2018), soit une hausse de 1 point par rapport à l’enquête de janvier. Cette hausse se justifierait notamment par une accélération de l’investissement dans les secteurs de biens d’équipement (+15% en 2019, contre +6% en 2018) et des « autres industries » (+10% en 2019, contre +1% en 2018) et un rebond dans l’industrie alimentaire (+9% en 2019, contre -3% en 2018) et la fabrication de matériels de transport (+17% en 2019, contre -3% en 2018).

La part des investissements destinés au renouvellement atteindrait 28%, en léger repli par rapport à 2018 (30%). Celle destinée à la modernisation des équipements serait stable à 22% et celle liée à l’extension des capacités passerait de 16 à 17%.

Notre opinion

La hausse des anticipations d’investissement dans l’industrie manufacturière souligne un certain optimisme chez les industriels français et ce malgré un contexte international incertain : ralentissement de l’économie mondiale, tensions commerciales entre la Chine et les États-Unis, Brexit, faible croissance en Allemagne. La hausse prévue par l’enquête indique que l’investissement des entreprises devrait être soutenu cette année, ce qui s’explique notamment par un taux de marge assez élevé et la bascule du CICE en baisses de charges. Nous maintenons toutefois des prévisions d’investissement assez modérées, +3% sur un an en volume en 2019, compte tenu d’un climat des affaires et d’anticipations de débouchés extérieurs mitigés, notamment dans l’industrie. À noter cependant que les résultats de cette enquête doivent être interprétés avec prudence et que ces prévisions sont fréquemment révisées : les prévisions d’avril sont en moyenne supérieures de 4 points à la réalisation finale constatée en juillet de l’année suivante.

Italie : le repli de la production industrielle en mars n’efface pas les gains au T1

Production industrielle

Sources : Istat, Crédit Agricole S.A. Base 2015=100

Bien qu’en recul de 0,9% sur un mois en mars, l’indice de la production industrielle en Italie a progressé de 1% au T1 2019 (la dernière variation positive trimestrielle de l’indice avait été enregistrée au T4 2017).

Sur un an, l’indice affiche encore un recul de 1,4% en mars. Les secteurs plus performants ont été les industries extractives, la fabrication d’équipements électriques et les industries alimentaires, les boissons et le tabac. La cokéfaction et le raffinage, l’industrie pharmaceutique et la production et la distribution d’électricité et de gaz ont été les secteurs moins performants. Les biens d’équipement enregistrent une progression sur un an (+1,2%). La production d’énergie a reculé fortement (-5,9%), mais la chute de la production de biens intermédiaires et de consommation a été plus contenue (-1,9% et 1% respectivement).

Notre opinion

La production industrielle s’est redressée au cours des deux premiers mois de l’année. L’acquis de croissance s’affiche maintenant à -0,2% pour l’année 2019 (après +0,5% en 2018) et la production de biens de consommation durables et de biens d’équipement (deux catégories à forte valeur ajoutée) restent dynamiques. Le trou d’air d’activité observé au deuxième semestre 2018 semble se corriger. ISTAT a publié l’estimation préliminaire de croissance du PIB au T1 : 0,2% par rapport au T4 2018. Le cadre semble confirmer notre scénario de rebond de l’activité, un peu plus tôt que prévu, surtout tiré par l’industrie. Cela résulterait d’une contribution positive de la demande extérieure. La bonne tenue du commerce est confirmée par les enquêtes de confiance PMI (mais également celles de la Commission européenne) du secteur manufacturier de mars qui signalent une amélioration des carnets de commandes provenant de l’étranger.

Du fait d’un acquis de croissance qui s’est établi à 0,1% pour l’année 2019, après un T1 en progression, nous avons révisé légèrement à la hausse nos prévisions de croissance de 0,1 à 0,2% en 2019.

Italie : ménages et entreprises – un patrimoine élevé mais encore en voie d’érosion

Activités non-financières des ménages

Sources : Istat, Banque d'Italie, Crédit Agricole S.A.

Une nouvelle publication de la Banque d’Italie et de l’Institut national de statistique (ISTAT) permet pour la première fois de réunir les informations sur le patrimoine financier et non financier des ménages et des sociétés non-financières italiennes.

La richesse nette des ménages s’élevait à 9 743 milliards d’euros (soit huit fois le revenu disponible), à la fin 2017. Les actifs non-financiers (en recul depuis 2012) représentaient 59% du total des activités (58% en France et en Allemagne, 37% au Japon et 33% aux États-Unis), mais elles comptent les actifs des PME de moins de dix salariés, qui sont comptabilisés avec les ménages (ménages producteurs) et qui sont très nombreux en Italie. Les actifs non financiers productifs (machines et équipements et bâtiments non résidentiels) comptent pour 17% du total des actifs non-financiers des ménages italiens. Le logement qui représentait presque la moitié de la richesse brute en 2017 pèse lourdement sur la dynamique patrimoniale, en raison de la baisse des prix de l’immobilier en cours depuis 2012.

C’est la croissance des actifs financiers, redevenue positive depuis 2012, qui permet de limiter la baisse du patrimoine et de l’inverser dès 2017. Leur incidence sur la richesse nette est néanmoins moins significative que pour les autres grandes économies. Le passif des ménages est inférieur à celui des autres principales économies avancées (France, Allemagne, Canada, États-Unis et Royaume-Uni) et après une phase de contraction commencée en 2012 a retrouvé une croissance positive dès 2015 avec la reprise du crédit.

La patrimoine net a donc retrouvé une dynamique positive en 2017 après trois ans d’érosion. La richesse nette par habitant qui était plus élevée que dans les autres principales économies jusqu’en 2009 n’est plus supérieure qu’à celle des ménages allemands en 2017.

La richesse nette des sociétés non-financières s’élevait à 1 053 milliards d’euros à la fin 2017 avec des actifs de 4 943 milliards d’euros, dont 63% sont des actifs non-financiers (41% immobilier et 21% machines, équipements et autres actifs productifs). Le patrimoine des entreprises a retrouvé une croissance positive en 2017 (après quatre ans de baisses alternées à de la stagnation) en raison d’une augmentation significative des actifs financiers (+18%, en croissance depuis 2013) qui ont compensé la baisse des actifs non financiers (-7,1% sur la même période, principalement en raison de la réduction de la valorisation de l’immobilier). Le passif des SNF italiennes a connu un rebond en 2017 dû principalement à une intense activité d’émission obligataire et malgré une croissance encore négative de l’endettement bancaire.

Notre opinion

La faiblesse du marché immobilier et la baisse de l’investissement en machines et équipements expliquent l’érosion du patrimoine des agents privés italiens. Les valorisations des actifs financiers depuis 2015 ont permis d’enrayer cette baisse. L’étude révèle également la solide position financière des entreprises italiennes par rapport aux autres économies avancées. À la fin de 2017, les dettes financières par rapport à la valeur des actifs non financiers s'élevaient à 45% pour les sociétés non-financières italiennes, valeur quasi stable depuis la fin de 2005, qui plaçait les sociétés italiennes dans le groupe des moins endettées (88% et 82% pour les sociétés canadiennes et françaises).

Europe centrale et orientale, Asie centrale

Ukraine : quelle marge de manoeuvre pour le nouveau président ?

Indicateur Doing business

Sources : Banque mondiale, Crédit Agricole S.A.

KKZ : contrôle de la corruption

Sources : Banque mondiale, Crédit Agricole S.A.

Le nouveau président ukrainien peut-il marquer une rupture dans le paysage économique et politique de l’Ukraine ? Qu’attendent de lui les Ukrainiens ?

Nous n’avons pas tous les éléments pour dresser de vrais scénarios et pour deux raisons : la première, c’est que nous ne connaissons pas exactement l’équipe de Zélensky, pas plus que ses idées d’ailleurs ! Il est certes entouré d’économistes plutôt réformateurs, mais les Ukrainiens ont plus voté pour un homme que pour un programme. La seconde difficulté dans l’analyse, encore plus importante, est que tout va dépendre des élections parlementaires d’octobre, qui vont conditionner la marge de manoeuvre réelle du président.

Rappelons que le Parlement ukrainien est très fragmenté, et que l’oligarchie y est très présente, car dans ce pays, pouvoirs économique et politique sont particulièrement liés. Ce qu’on appelle une anocracie, dans les classements internationaux de risques… Rappelons aussi que le thème de la désoligarchisation est précisément le dossier qui n’a guère bougé sous Poroshenko et c’est cela qui empêche d’achever bon nombre de réformes, notamment dans le domaine de la justice et de la lutte contre la corruption.

En ce qui concerne cette dernière, le bilan de Poroshenko est contrasté : peu de progrès dans la lutte contre la grande corruption, mais des avancées sur la petite corruption, en appliquant notamment un programme similaire à celui de la Géorgie pour la réforme de la police – qui avait aidé ce pays à faire un véritable bond dans les indicateurs de perception de la corruption de la Banque mondiale.

Les composantes de l’indicateur Doing Business pointent la même situation inégale, avec des réformes réelles, mais des points de blocage : ainsi, les progrès sont continus en matière de permis de construire et de paiement des taxes, mais rien ou presque ne change pour la loi sur la faillite.

Dans ce contexte, Zelensky arrive avec le même mandat que Poroshenko après Maïdan : lutter contre la corruption et redonner confiance aux Ukrainiens. De fait, ces derniers sont parmi les plus mal classés au monde, dans les sondages de Gallup, en ce qui concerne leur confiance dans les institutions. Ils ont également la sensation d’un appauvrissement continu, et 31% d’entre eux déclarent songer à quitter le pays... (les revenus des travailleurs à l’étranger comptent déjà pour 12% du PIB). En somme, même si la croissance est correcte, à 3,3% en 2018, les Ukrainiens ne le ressentent pas, et le nouveau président est attendu sur ce point, notamment par les jeunes qui forment une composante importante de son électorat.

Enfin, il faut préciser que Zélenski n’est pas porté au pouvoir seulement par un vote de rejet de l’équipe précédente. La carte électorale montre qu’il a su transcender les clivages régionaux traditionnels de ce pays (sauf à Lvov), de même que la question de la langue (il est russophone) n’a pas été un argument électoral clivant. Plusieurs instituts pointent ainsi une capacité de l’acteur à incarner de véritables éléments du sentiment national ukrainien. Cela pourrait lui ouvrir une marge de manoeuvre pour continuer les réformes, à condition bien sûr qu’il ne déçoive pas sur le thème de la corruption et de la lutte contre la pauvreté. Or, cette marge de manoeuvre politique sera nécessaire, car du côté économique la voie est étroite : les réserves ne sont toujours qu’à 3,4 mois d’importations en mars, et le pays totalement dépendant des deux versements du FMI attendus pour cette année (de 1,3 milliard chacun).

Notre opinion

Le nouveau président pourra donc profiter d’une marge de manoeuvre politique intéressante, sous condition du résultat des élections d’octobre. Mais pour changer vraiment la trajectoire ukrainienne et le ressenti de la population, le principal enjeu sera de porter la croissance à au moins 4%. Or, ce sera difficile, car le PIB reste porté notamment par la consommation et peu par les exportations (le pays est en déficit externe). Un des pièges, pour Zélenski, serait donc d’aller chercher de la croissance par le crédit, dans un pays où les banques sont encore fragiles. Reste évidemment la question du conflit avec la Russie, qui bride les anticipations à long terme des investisseurs. Sur cette question, un scénario de négociation reste peu probable à ce jour, et quoi qu’il en soit, il dépend peut-être plus de la politique intérieure américaine qu’ukrainienne.

Afrique du Nord, Moyen-Orient

Le Koweït reste toujours très dépendant de sa rente pétrolière

R-U : projection d'inflation de la BoE*

Sources : Banque centrale, EIU, Crédit Agricole SA

Le Koweït a connu une année de redressement poussif de la croissance de son PIB en 2018 avec seulement 1,2% de hausse de l’activité, alors que l’année 2017 avait été particulièrement difficile avec une récession de 3,5%. Comme la plupart des pays de la région, le pays n’a pas élaboré de politique économique contracyclique visant à atténuer les effets de la chute des prix du pétrole. De plus, la production de pétrole est toujours contrainte par l’accord de l’OPEP pour contrôler les volumes dans le but de maintenir les prix. En 2017, le pays avait baissé de 4,7% sa production par rapport à 2016, mais a pu un peu bénéficier d’une hausse des volumes produits de 0,9% en 2018.

L’effet du redressement des prix du pétrole en 2018 ont toutefois eu des effets positifs sur les soldes courant et budgétaire qui se redressent à respectivement à 14% et -0,8% du PIB. Le solde budgétaire pourrait revenir en territoire excédentaire comme avant 2015, si le pays avait mis en place ses projets d’ajustement fiscaux. Baisse des subventions, hausse de l’impôt sur les sociétés et introduction d’une TVA font partie des mesures envisagées. Mais celles-ci ont été repoussées, afin de ne pas affecter la population très attachée à la généreuse politique sociale de l’État.

Notre opinion

La forte corrélation entre le cours des hydrocarbures et les équilibres macro-économiques du pays est appelée à perdurer, car le caractère rentier du pays ne s’atténue pas. Ce modèle économique n’est pas remis en cause, en raison de sa richesse par habitant et de ses réserves élevées.

Égypte : un plébiscite autoritairement orienté

Les Égyptiens ont récemment été appelés aux urnes pour s’exprimer (et valider) les changements constitutionnels proposés par le Parlement et ont massivement approuvé à 89% ces modifications qui prévoient une extension de quatre à six ans de la durée du mandat présidentiel, et la possibilité pour le président actuel de participer à un troisième mandat. Le projet prévoit également la création d’une « chambre haute », sorte de sénat avec 180 membres dont 60 désignés par le président et 120 élus, la diminution du nombre de députés de 596 à 450 (dont 25% minimum de femmes), un contrôle renforcé de l’exécutif sur le judiciaire par le biais de la nomination des responsables du Conseil suprême de la magistrature et l’extension du pouvoir des tribunaux militaires et enfin un rôle accru de l’armée dans la vie politique. Le taux de participation est resté assez faible à 43%, ce qui représente néanmoins 26 millions de personnes sur un total de 61 millions d’électeurs et 3% de plus que lors de l’élection présidentielle de 2018. Il a néanmoins été « amélioré » par l’offre de repas gratuits aux électeurs, une initiative appréciée dans les zones rurales et pauvres.

Notre opinion

C’est le quatrième changement constitutionnel en huit ans. Ce vote est une forme de nouveau « plébiscite » pour le président Al-Sissi après celui de 2012. S’il est une constante en Égypte, c’est le taux de participation très modeste aux élections (entre 20% et 43%) et le taux d’approbation très élevé (entre 89% et 98%). Si certains milieux d’affaires estiment que le renforcement du pouvoir d’Al-Sissi est favorable pour mener à bien les projets économiques nationaux, la plupart des observateurs pensent que ces changements constitutionnels renforcent le pouvoir autoritaire de l’armée et de son représentant. Le maréchal-président Al-Sissi pourrait donc rester au pouvoir jusqu’en 2030, il sera alors âgé de soixante-quinze ans.

Liban : la grève à la Banque centrale, un prélude à des négociations budgétaires difficiles ?

Le personnel de la Banque centrale du Liban a mené pendant deux jours un mouvement de grève, afin de manifester contre des coupes budgétaires envisagées dans le cadre du budget 2019 en cours d’élaboration. Ce mouvement de grève a entraîné la fermeture de la Bourse pendant deux jours.

Notre opinion

Ce mouvement est un signe avant-coureur des difficiles négociations et des arbitrages douloureux que le gouvernement va devoir faire pour redresser le déficit budgétaire (plus de 10% du PIB).

Afrique sub-saharienne

Afrique du Sud : l’ANC de Cyril Ramaphosa, favori des élections

Les Sud-africains ont voté le 8 mai aux élections législatives et provinciales. Le président sera ensuite choisi par le Parlement. Vingt-cinq ans après la fin de l’apartheid dans ce pays, le Congrès national africain (ANC), le parti de l’ancien président de Nelson Mandela, est toujours au pouvoir. Malgré le marasme économique et les scandales de corruption, l’ANC et son leader actuel Cyril Ramaphosa sont donnés favoris des élections générales.

L’ANC compte deux principaux rivaux. L’Alliance démocratique, issue de la minorité blanche, se présente comme une formation multiraciale. Le parti est dirigé pour la première fois par un leader noir, Mmsusi Maimane. Mais le danger pour l’ANC vient surtout des Combattants pour la liberté économique (EFF). Un parti de gauche radical dont le leader, Julius Malema, se présente comme le défenseur des plus démunis et prône la redistribution des richesses du pays. Le mouvement, qui séduit avant tout un électorat jeune, pourrait dépasser la barre des 10%, notamment grâce à un important soutien des townships.

Ainsi selon les derniers sondages, l’ANC devrait reculer entre 10% et 2% par rapport à ses résultats de 2014 (62%). Un score qui lui permettrait cependant toujours d’avoir la majorité au Parlement et de nommer C. Ramaphosa comme président.

Notre opinion

L'arrivée à la présidence de Cyril Ramaphosa en février 2018, après la démission de Jacob Zuma sur fond d’affaires de corruption, a suscité de grands espoirs, à un moment où l'Afrique du Sud était fragilisée par une économie en berne et des tensions sociales et raciales ravivées. Toutefois, l'optimisme s'est depuis rapidement affaibli, à mesure que les réformes structurelles visant à assainir les finances publiques, augmenter la croissance potentielle et favoriser une croissance plus inclusive tardaient à être mises en oeuvre.

Les cinq volets majeurs de cette élection sont :

  • La réforme agraire : la volonté affichée de C. Ramaphosa de relancer cette réforme, via la mise en place d’un dispositif « d’expropriation sans compensation », est un sujet sensible notamment pour les investisseurs étrangers. Par ailleurs, l’ANC est accusé par l’opposition de ne pas aller assez vite pour redistribuer les terres ou offrir des compensations à ceux qui ont été expropriés du temps de l’apartheid. L’exemple du Zimbabwe voisin incite à la prudence.
  • Le chômage endémique : le taux de chômage a continué d’augmenter en 2018 et se situe à un niveau très élevé à 28%. Il affecte particulièrement les jeunes (quinze - vingt-quatre ans) chez qui il atteint plus de 52%. De plus, un certain nombre d'entreprises du secteur minier, qui est l'un des plus gros employeurs de l'économie, a annoncé des milliers de suppressions d'emplois au cours des prochaines années.
  • L’avenir de l’entreprise publique Eskom : fondée en 1923 par le gouvernement sud-africain, Eskom est une société d’énergie productrice et distributrice d’électricité. Depuis sa création, la qualité de service n’a cessé de se détériorer. Aujourd’hui, l’entreprise est en proie à des difficultés importantes, aussi bien sur le plan financier qu’opérationnel. Eskom ne parvient plus à fournir en électricité l’ensemble du territoire.
  • La corruption : des années de scandales de corruption impliquant des hauts responsables de partis et des ministres ont terni la réputation de l'ANC et pourraient se révéler coûteuses lors de ces élections. Les dernières années du règne calamiteux de Jacob Zuma (2009-2018) ont été sévèrement sanctionnées par les marchés. Deux des trois agences de notation, Fitch et S&P, ont dégradé le rating de l'Afrique du Sud au rang des investissements « spéculatifs ».
  • La faible croissance : après avoir enregistré une croissance du PIB à 1,3% en 2017, la croissance a décéléré en 2018 et s’établit à 0,8%. Avant la crise financière mondiale, la croissance du PIB était en moyenne de 4%. Mais au cours de la dernière décennie, elle est passée sous la barre des 2%, ce qui est insuffisant pour réduire de manière significative la pauvreté et figure parmi les plus faibles des marchés émergents.

Le nouveau président devra ainsi s'attaquer à de nombreux défis, parmi lesquels l'amélioration de la situation de l’entreprise publique Eskom, garantir une meilleure résilience aux chocs externes et la viabilité des finances publiques, ainsi que réduire le chômage endémique, la pauvreté et les inégalités persistantes.


Pôle Études Économiques Crédit Agricole